
Le 31 Clarendon Gardens ne se distingue pas des autres maisons du quartier au premier regard. Une façade en stuc couleur crème, un balcon en fer forgé, une porte noire encadrée de colonnes blanches, dans une rue tranquille de Little Venice, ce quartier de Maida Vale ceinturé de canaux où l’on entend surtout le clapot des péniches. C’est pourtant devant cette maison que je me suis arrêté pour prendre les photos qui accompagnent ce texte. Une plaque bleue, posée l’an dernier par l’organisme patrimonial britannique English Heritage, y porte désormais le nom de Marc Bolan.
Le duo folk psychédélique Tyrannosaurus Rex vient tout juste de se rebaptiser T. Rex et de brancher ses guitares électriques quand Marc Bolan et sa femme June Child s’installent ici, en décembre 1970. Avant cela, le couple vivait depuis plusieurs années dans un appartement mansardé de Ladbroke Grove, sans eau chaude, où June et Marc empruntaient chaque semaine la baignoire de leur producteur, le jeune Tony Visconti. Le déménagement vers Clarendon Gardens tombe au moment précis où le titre « Ride A White Swan » entre dans le top 10 britannique et où sort l’album T. Rex. June trouve cet appartement au premier étage d’une maison de style italianisant datant du milieu du dix-neuvième siècle. Pour le couple, c’est une autre vie qui commence.
Les deux années qui suivent sont celles de l’explosion. Entre 1970 et 1973, T. Rex enchaîne onze titres dans le top 10 britannique, dont quatre numéros un: « Hot Love », « Get It On », « Telegram Sam », « Metal Guru ». L’album Electric Warrior sort en 1971 et reste huit semaines en tête du classement des albums au Royaume-Uni, la meilleure vente de l’année dans le pays. Vu depuis Clarendon Gardens, ce succès prend un visage très concret: des photographes, des journalistes et des admiratrices qui rôdent devant la façade dans l’espoir d’apercevoir Marc Bolan à sa fenêtre.
C’est là aussi, indirectement, que naît le glam rock. Fin mars 1971, juste avant que Marc Bolan ne monte sur le plateau de Top of the Pops pour interpréter « Hot Love », son attachée de presse Chelita Secunda lui applique quelques touches de paillettes sous les yeux, un geste improvisé de dernière minute. Cette prestation reste aujourd’hui considérée comme le déclencheur du mouvement glam. Dans les mois qui suivent, David Bowie, Roxy Music et une bonne partie de la pop anglaise empruntent à leur tour le satin, le fard et les paillettes.
Mais cette même adresse devient vite une cage dorée. June Child racontera plus tard: « Au début, c’était amusant pour lui, avec ces deux cents jeunes filles campées devant l’appartement, chaque jour, à l’appeler pour qu’il sorte signer un autographe ou les laisser toucher ses cheveux. Mais ce n’était pas une façon de vivre. Tout cet été-là, il fallait ramper à quatre pattes pour ne pas être vus. Il ne pouvait même plus faire un signe de la main par la fenêtre. On allait jusqu’à emporter nos poubelles dans le coffre de la voiture, chez des amis, parce que les fans avaient pris l’habitude de les fouiller. » Certaines admiratrices repartent avec un souvenir arraché aux poubelles justement, d’autres laissent des messages à la craie sur les murs extérieurs.
Fin 1972, à bout de tranquillité, Marc Bolan et June Child quittent Clarendon Gardens pour un appartement plus discret, du côté de Marble Arch. Deux ans à peine après leur arrivée, le temps d’y vivre la sortie de deux albums numéro un, une poignée de standards absolus et la naissance d’un mouvement entier.
La plaque bleue qui orne aujourd’hui la façade a été inaugurée le 30 septembre 2025, jour de ce qui aurait été le septante-huitième anniversaire de Marc Bolan. Rick Wakeman, qui avait joué sur plusieurs enregistrements de T. Rex, l’a dévoilée en personne. Parmi les invités ce jour-là: Bobby Gillespie, le chanteur de Primal Scream, mais aussi Captain Sensible et Rat Scabies, du groupe The Damned, qui avait justement assuré la première partie de la dernière tournée de Marc Bolan, au printemps 1977. Sur ce trottoir tranquille de Maida Vale, rien ne laisse deviner qu’une poignée de mètres carrés a hébergé, l’espace de deux ans à peine, l’un des couples les plus assiégés de toute l’histoire du rock britannique.


