
Chanteur des Buggles avant de devenir le producteur de Yes, d'ABC ou de Frankie Goes to Hollywood, Trevor Horn raconte comment est né "Video Killed the Radio Star", d'une nouvelle de science-fiction et d'une phrase sur la radio de son enfance, puis l'enregistrement de "The Age of Plastic", le premier album des Buggles, en 1979. Il revient aussi sur "90125", l'album de Yes qu'il a produit en 1983, et sur les deux semaines de disputes qu'il a fallu pour mettre en boîte la piste rythmique de "Owner of a Lonely Heart".
Trevor Horn fonde les Buggles à Londres en 1977 avec le claviériste Geoff Downes. Leur premier single, "Video Killed the Radio Star", sort en septembre 1979 et se hisse à la première place des ventes au Royaume-Uni, avant la sortie de l'album The Age of Plastic au début de l'année 1980. Les deux musiciens rejoignent ensuite Yes le temps de l'album Drama, en 1980, Trevor Horn y remplaçant Jon Anderson au chant. Trois ans plus tard, c'est comme producteur qu'il retrouve le groupe pour 90125, porté par "Owner of a Lonely Heart", numéro un aux États-Unis.
C'est en août 2008 que je l'ai interviewé, par téléphone et en anglais, et c'est cet entretien, traduit en français, que je vous propose ici. Trevor Horn y raconte comment les Buggles sont nés de l'idée d'un groupe fabriqué de toutes pièces par l'ordinateur d'une maison de disques, pourquoi il garde un souvenir mitigé de ses propres parties vocales sur l'album, et comment il a dû se mettre à genoux pour convaincre les musiciens de Yes de le laisser programmer une boîte à rythmes.
Laurent Rieppi : Pouvez-vous nous raconter la naissance des Buggles et le projet de l'album The Age of Plastic ?
Trevor Horn : L'idée des Buggles, c'était un petit groupe de robots, fabriqué de toutes pièces par une maison de disques qui aurait eu un énorme ordinateur dans sa cave et aucun artiste sous contrat, seulement des groupes inventés. C'était notre idée à l'époque. Il faut bien se rendre compte que nous étions en 1978, et c'était donc une idée assez radicale, parce qu'il n'existait pas de boîtes à rythmes programmables. Les seules boîtes à rythmes qu'on trouvait, c'étaient ces petits appareils qu'utilisent les musiciens qui jouent dans les hôtels, ceux qui font boum-tchak, boum-tchak. Voilà quelle était l'idée. Le premier titre que nous avons écrit, c'était "Video Killed the Radio Star". Enfin non, ce n'est pas vrai. Le premier titre que nous avons écrit, c'était "Clean, Clean", et ensuite "Video Killed the Radio Star". L'album est vraiment né de ces deux titres, de cette idée de la technologie et du fait que les choses étaient en train de changer. Au départ, je ne devais pas être le chanteur, quelqu'un d'autre devait chanter. Mais le musicien avec qui j'écrivais, Bruce Woolley, est parti former son propre groupe, et il ne voulait pas faire "Video Killed the Radio Star" parce qu'il trouvait le titre un peu trop étrange, je crois. Alors je lui ai dit : "Si tu ne le fais pas, je le ferai." C'est comme ça que j'ai fini par le chanter, alors que j'étais en réalité producteur.
Note de l'auteur : Bruce Woolley a pourtant enregistré sa propre version de "Video Killed the Radio Star" en 1979 avec son groupe, The Camera Club, sur l'album English Garden.
Laurent Rieppi : Où et quand l'album a-t-il été enregistré ?
Trevor Horn : Il a été enregistré en 1979, à l'automne. Principalement aux studios Sarm. En réalité, nous sommes passés par pas mal de studios, Sarm et d'autres, tous à Londres.
Laurent Rieppi : Sur quel matériel l'avez-vous enregistré à l'époque ? Sur 16 pistes, sur 24 pistes ?
Trevor Horn : Sur 24 pistes, un 24 pistes analogique. Nous n'avions pas de séquenceurs, comme je vous l'ai dit, tout est joué, tout l'album est joué. Même si certains passages peuvent sonner comme des séquences programmées, c'est simplement parce que nous faisions jouer les musiciens avec la précision d'une machine.
Laurent Rieppi : Combien de temps a pris l'enregistrement de l'album ?
Trevor Horn : Il a fallu environ quatre mois pour faire "Video Killed the Radio Star", puis sans doute trois mois pour faire l'album.
Laurent Rieppi : Et le budget, était-ce un album à gros ou à petit budget ?
Trevor Horn : C'était un budget assez modeste. Il n'y a pas de cordes, pas d'orchestre, seulement Geoff et moi et beaucoup d'heures de studio, donc ce n'était pas un gros budget. Mais le temps de studio, il fallait le payer, on ne pouvait pas tout faire à la maison comme aujourd'hui, et ce n'était sans doute pas si bon marché pour l'époque.
Laurent Rieppi : Pouvez-vous nous en dire plus sur l'écriture et l'enregistrement de "Video Killed the Radio Star", ce titre devenu un classique ?
Trevor Horn : C'est un titre que j'ai écrit avec Bruce Woolley. Nous avions la première phrase, mais pas de mélodie. Nous avions cette phrase parce que nous parlions tout le temps de la radio, que nous écoutions énormément tous les deux quand nous étions enfants, dans les années 50 et 60. [Trevor Horn cite ici le premier vers du titre.] Mais pendant des mois, nous n'avons pas trouvé la suite. Et puis un jour, la deuxième phrase m'est venue, comme ça arrive parfois, puisque c'est surtout moi qui écris les paroles et Bruce qui écrit la musique. [Il cite les vers suivants.] D'un coup, j'ai réussi à écrire tout le reste des paroles. Je crois que nous avons écrit les paroles et la mélodie plus ou moins en même temps. Je me souviendrai toujours du moment où j'ai lancé "Video killed the radio star", parce que c'était une phrase qui m'était venue en tête comme ça. Bruce m'a dit : "On ne peut pas utiliser ça, il y a Snips et son "Video King", et il y a un groupe qui s'appelle Radio Stars, ça fait deux noms dans la même phrase." Je lui ai répondu : "Ne t'inquiète pas, quand le titre sortira, ils appartiendront au passé, plus personne n'y pensera." Nous avions cette idée de quelqu'un que la technologie avait rendu inutile. Je lisais beaucoup J.G. Ballard à l'époque, et il a écrit une très belle nouvelle sur une chanteuse d'opéra qui vit dans un studio abandonné. Elle se passe à une autre époque, où les gens n'écoutent plus de musique, parce que la musique a été réduite à l'émotion pure et à rien d'autre : on vous diffuse simplement l'émotion. Cette chanteuse d'opéra ne chante donc plus, personne ne veut plus l'entendre. Ça a été en partie une source d'inspiration, ce studio abandonné et toute cette idée de quelqu'un que le temps et la technologie ont laissé derrière eux.
Note de l'auteur : la nouvelle de J.G. Ballard dont parle Trevor Horn s'intitule "The Sound-Sweep" et a été publiée en 1960.
Laurent Rieppi : Ce titre avait aussi quelque chose de prophétique, puisque deux ans plus tard naissait MTV, et avec elle tous ces clips qui allaient tuer les stars de la radio.
Trevor Horn : La vidéo a certainement tué beaucoup de stars de la radio, mais elle en a aussi fait naître beaucoup de nouvelles. C'est d'ailleurs le premier titre que MTV a diffusé. Je pense que c'était prophétique, oui, ça l'était.
Laurent Rieppi : Pouvez-vous nous parler de "Living in the Plastic Age" ?
Trevor Horn : C'était l'idée de l'âge du plastique. Je trouvais que la musique que nous faisions était très plastique, c'était comme ça, et nous voulions justement faire quelque chose qui sonne encore plus plastique. Parce qu'à l'époque, il y avait Elton John, tous ces grands noms des années 70, Led Zeppelin, tous ces musiciens qui jouaient dans de grands groupes. Et la musique électronique commençait tout juste à apparaître à la fin des années 70. Je trouvais toute cette idée de musique électronique bien plus intéressante que le rock, si vous voyez ce que je veux dire. Le rock me semblait très ennuyeux, et c'est toujours le cas : il est très rare que j'aie du plaisir à en écouter. Mais la musique électronique, c'était nouveau et c'était excitant. J'aimais cette idée d'un âge du plastique que toute la musique partagerait. Je pensais surtout à la musique, mais je suppose que ça s'applique à beaucoup d'autres choses. Et il y a ce jeu de mots un peu idiot sur l'arrêt cardiaque, avec une police du cœur qui vous arrête. J'espère que celui-là ne sera pas prophétique ! Pitié, je n'ai pas envie de faire une crise cardiaque, j'essaie de faire de l'exercice tout le temps. Et il y a deux pianos sur ce titre.
Laurent Rieppi : Deux pianos ?
Trevor Horn : Deux pianos. Geoff en jouait deux, un à gauche et un à droite. Et pour l'introduction, je me souviens que nous avons installé un micro dans Wardour Street. Nous étions dans Wardour Street, aux Trident Studios, là où David Bowie a enregistré "Life on Mars?" et tous ces titres-là. C'est là que nous travaillions. Il nous fallait une introduction, alors nous avons simplement rassemblé plein de réveils, puis nous avons sorti un micro en prise directe dans la rue et nous nous sommes dit : "Ok, cinq, quatre, trois, deux, un, advienne que pourra." Nous allions garder trente secondes de tout ce que ce micro capterait dans la rue. Et c'est comme ça que commence le titre.
Laurent Rieppi : Et quelques mots sur l'écriture et l'enregistrement de "Kid Dynamo" ?
Trevor Horn : Au départ, "Kid Dynamo" n'était qu'une maquette. C'est le batteur des Rubettes qui jouait de la batterie dessus.
Laurent Rieppi : Les Rubettes ?
Trevor Horn : Les Rubettes étaient un très grand groupe des années 70. C'était un très bon batteur, d'ailleurs. Il a joué la batterie sur ce titre, et nous l'avons fait parce qu'à l'époque, je discutais avec ma femme, Jill Sinclair, que je venais tout juste de rencontrer. Elle essayait de nous signer et voulait voir ce dont nous étions capables. Je lui avais fait écouter la maquette de "Video Killed the Radio Star", elle était donc très intéressée, et elle voulait que nous fassions un autre titre, juste pour voir si nous en étions capables. Elle nous a offert une journée de studio, et nous avons fait "Kid Dynamo". C'est un titre que j'ai écrit avec Geoff, dans le même esprit, sur quelqu'un qui débordait d'énergie, en fait.
Laurent Rieppi : Pouvez-vous nous en dire plus sur la pochette, très étrange, de l'album The Age of Plastic ?
Trevor Horn : C'est simplement une photo de Geoff et moi avec des prises jack plantées dans le cou. C'était la même idée, celle de la technologie. Je savais que nous allions bientôt utiliser des machines, mais nous devions encore faire appel à des musiciens. Je savais que tout ça arrivait. La boîte à rythmes Linn n'existait pas encore. Nous n'avions même pas encore de TR-808 quand nous faisions "Living in the Plastic Age". Le seul séquenceur qui fonctionnait était, je crois, un appareil allemand, j'ai oublié le nom de la marque, Kurzweil ou quelque chose comme ça… Non, non, ça ne peut pas être Kurzweil. Bref, nous n'avions pas de séquences. Nous avions écouté le titre produit par Giorgio Moroder, "I Feel Love", et nous l'adorions. Nous adorions aussi un très bon titre d'Amii Stewart, "Knock on Wood", dont j'aimais le son et qui utilisait une boîte à rythmes. Les gens commençaient tout juste à utiliser des boîtes à rythmes sur leurs enregistrements. De quel titre est-ce que je parlais ? J'ai oublié. "Kid Dynamo", oui. Nous utilisions donc du matériel électronique très primitif.
Laurent Rieppi : Et nous parlions de la pochette.
Trevor Horn : La pochette, oui. L'idée, c'était qu'on pouvait prendre un musicien, lui brancher une prise jack et le contrôler, en MIDI ou quelque chose comme ça. C'était ce genre d'idée.
Laurent Rieppi : Et du côté des influences musicales, étiez-vous influencés par des groupes comme Kraftwerk ?
Trevor Horn : Nous étions complètement influencés par Kraftwerk. Nous adorions Kraftwerk. Kraftwerk et ABBA, je crois. Il y avait beaucoup de musique de danse européenne, très carrée, avec la grosse caisse sur chaque temps, à laquelle les boîtes à rythmes convenaient particulièrement bien. Je pense que nous avons été influencés par ça. Chic, ABBA, Kraftwerk…
Laurent Rieppi : Comment décririez-vous l'atmosphère pendant l'enregistrement de l'album ?
Trevor Horn : L'atmosphère ? Vous voyez, nous avions un avantage : nous faisions l'album pendant que "Video Killed the Radio Star" était un gros succès, et c'est toujours agréable. Mais il y a des choses que je n'ai pas aimées. Je n'ai pas vraiment aimé chanter, parce que je n'avais pas beaucoup chanté en studio et que je manquais un peu d'expérience, si bien que je trouvais ça assez difficile par moments. Et la personne qui me produisait comme chanteur, Geoff, ce n'était pas vraiment là qu'il excellait. Tout son travail consistait à essayer de me faire chanter juste, parce qu'à l'époque, il n'existait aucun correcteur de justesse comme l'Auto-Tune. Du coup, quand j'écoute les voix de l'album The Age of Plastic, ça m'agace toujours un peu. Je préfère ma voix sur les maquettes, parce que même si je chante faux, il y a plus de sentiment. Il n'y a pas beaucoup de sentiment dans certaines voix de l'album, parce qu'il me les a fait chanter tellement de fois. J'ai l'air de me plaindre comme un artiste qui geint, et je suis sûr que beaucoup de gens se sont plaints du nombre de fois où je leur ai fait chanter un titre, mais je n'ai jamais fait chanter quelqu'un au point qu'il en soit déprimé, vous voyez ce que je veux dire ? Moi, j'ai été déprimé sur certains titres, à force de les chanter, parce que j'avais vraiment l'impression que ça prenait beaucoup de temps. Ce qui est drôle, c'est que j'ai énormément appris sur la production en faisant cet album, alors que je travaillais déjà comme producteur depuis quatre ans. En étant le chanteur, j'ai appris ce qu'il ne faut pas faire avec les chanteurs.
Laurent Rieppi : Quelques questions maintenant sur l'album 90125. Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots le projet derrière cet album ? Au départ, si je ne me trompe pas, ce ne devait pas être un album de Yes mais de Cinema, c'est bien ça ?
Trevor Horn : Oui, ça devait être Cinema, avec seulement trois d'entre eux dans le groupe. Trois ou quatre, je crois, oui. Trois ou quatre. Mais celui qui devait chanter, Trevor Rabin, n'était pas vraiment fait pour être chanteur principal. Alors Jon Anderson est revenu, et le groupe s'est de nouveau appelé Yes. Mais ça, c'est une tout autre histoire… Cet album a pris près d'un an. C'était étonnant, vraiment, parce que c'est encore aujourd'hui l'album de Yes qui s'est le plus vendu. C'est un très bon album, et c'est moi qui le dis. Chaque fois que je l'écoute, je me dis que c'est un très bon album, parce qu'à cette époque, j'étais vraiment… Je ne dis pas que je ne le suis plus aujourd'hui, dans une certaine mesure, mais j'étais beaucoup plus jeune. Et prendre en main un groupe comme Yes à ce moment de sa carrière, tout le monde pensait que j'étais complètement fou. C'était la pire chose que je pouvais faire. Et bien sûr, ça a pris près d'un an. Mais "Owner of a Lonely Heart" était un titre formidable, qui ne pouvait venir que de ces musiciens-là, ils étaient tous brillants. Ils jouaient dans des stades depuis 1970, et là, nous étions en 1980… En quelle année, déjà ?
Laurent Rieppi : En 1983 ou en 1984 ?
Trevor Horn : Pardon ? Oui, en 1983, je crois. C'étaient donc de très bons musiciens, et quel que soit l'appareil qu'on leur montrait, ils en tiraient des choses formidables. Sur "Owner of a Lonely Heart", par exemple, tous ces fracas et ces chocs… Vous connaissez ces albums ?
Laurent Rieppi : Oui.
Trevor Horn : Tous ces chocs et ces bruits métalliques, à l'origine, ils étaient joués sur un Minimoog, sur la maquette.
Laurent Rieppi : Un Minimoog ?
Trevor Horn : Un Minimoog, et je lui ai simplement fait rejouer ça avec tous ces sons bizarres que j'avais sur le Fairlight, des accords brefs et percutants, ce genre de choses. Ils étaient de si bons musiciens et de si bons chanteurs, et bien sûr je les connaissais très bien, pour avoir fait partie du groupe. Même si je n'avais jamais travaillé avec Jon Anderson, je connaissais les autres, et j'avais une très bonne relation avec eux, le genre de relation où l'on peut se disputer et se crier dessus sans que ça ne devienne jamais violent, sans que personne ne se fâche vraiment. Nous nous connaissions bien, et il nous a fallu très longtemps pour faire "Owner of a Lonely Heart". Rien que pour la piste rythmique de base, il nous a fallu près de deux semaines, parce que nous l'avons essayée de tellement de manières différentes. À la fin, j'ai dû me mettre à genoux et les supplier de me laisser la programmer sur une boîte à rythmes. J'étais littéralement à genoux, et je leur disais : "Je suis un grand producteur de tubes, j'ai besoin que ce titre soit un tube pour ma réputation. Je vous en prie, laissez-moi programmer. Faites ce que je vous dis pendant une journée. Je programme, vous jouez, et ce sera formidable." Nous nous sommes disputés, disputés et encore disputés, et ils ont fini par accepter. Mais bien sûr, ensuite, le bassiste, Chris Squire, est venu programmer la batterie. Et tout le monde a détesté le son de la batterie, parce qu'il était très bizarre : j'avais accordé la caisse claire très haut, avec un son très aigu. J'étais tellement énervé que le guitariste veuille toujours une caisse claire grave que je me suis dit : qu'il aille se faire voir, je vais la mettre aiguë. Je préférais de loin Stewart Copeland aux batteurs qui ont une caisse claire grave. Stewart Copeland était mon batteur préféré au monde, après John Bonham, et sa caisse claire était accordée très haut, alors j'ai accordé la mienne très haut. Mais cette caisse claire aiguë a causé beaucoup de problèmes pendant longtemps. Elle a été la cause de nombreuses disputes.
Laurent Rieppi : Et le son…
Trevor Horn : Oh, et j'ai aussi coécrit le titre, parce que j'ai fait réécrire une partie du morceau.
Laurent Rieppi : Certains passages du titre sonnent vraiment comme un échantillonneur, un sampler.
Trevor Horn : Oui, c'en est un. C'est un Fairlight.
Laurent Rieppi : Un sampler, donc.
Trevor Horn : Oui, c'est un sampler. J'avais des échantillons enregistrés à la radio sur une cassette.
Laurent Rieppi : Des échantillons de quoi ?
Trevor Horn : Je ne saurais pas vous le dire. Et je ne veux pas le savoir. C'étaient d'étranges échantillons pris à la radio, la nuit. Je les avais chargés dans le Fairlight, j'ai apporté le Fairlight au studio et j'ai dit : "Je pense que certains de ces sons peuvent servir, on peut les utiliser." Et le batteur a joué tout ce passage au milieu, vous savez ? [Il chante le roulement de batterie.] Tout ça, des choses étonnantes. Et bien sûr, après que nous avons enregistré ce roulement de batterie complètement fou au milieu, je suis revenu le lendemain et j'ai dit : "Oh, on ne peut pas garder ce roulement au milieu, c'est trop, c'est vraiment trop, tout le monde va rire." Et les musiciens m'ont répondu : "Il reste." Bien sûr, j'avais tort.
Laurent Rieppi : Pouvez-vous nous dire dans quel studio l'album a été enregistré ?
Trevor Horn : Au Sarm East.
Laurent Rieppi : Au Sarm East ?
Trevor Horn : Dans un studio qui s'appelle Sarm East, au Town House, qui vient de fermer, et aux studios AIR, qui ont disparu eux aussi.
Laurent Rieppi : Vous avez parlé de deux semaines pour "Owner of a Lonely Heart". Combien de temps a pris l'enregistrement de l'album complet ?
Trevor Horn : Un an. Les deux semaines de discussion dont je parlais, c'était seulement pour la basse, la batterie et la guitare, pour savoir comment jouer cette partie.
Laurent Rieppi : Et pour le titre complet ?
Trevor Horn : On ne pouvait pas automatiser les choses à l'époque de la même façon qu'aujourd'hui sur un disque dur, donc il y a eu beaucoup de travail là-dessus. Sur "It Can Happen", oui, il y a un joueur de sitar, nous avons aussi fait appel à un joueur de sitar sur ce titre-là. Et il y a un drôle de petit passage au milieu, avec une voix tirée d'une pièce de théâtre, au moment du solo de guitare. C'était un solo de guitare en une seule prise. Trevor Rabin était formidable pour ces solos en une prise. Il a simplement dit : "On devrait avoir un solo de guitare comme ça, ce genre de chose." Et je lui ai répondu : "Mais c'est ça, le solo, tu viens de le jouer, c'était parfait !"
Laurent Rieppi : Une seule prise !
Trevor Horn : Pareil pour le solo de guitare de "Owner of a Lonely Heart" : une seule prise. La première !
Laurent Rieppi : Une dernière question sur cet album : si vous ne deviez garder qu'un seul souvenir de son enregistrement, et de toute cette période, quel serait-il ?
Trevor Horn : Je crois que l'un de mes meilleurs souvenirs, c'est la nuit blanche que j'ai passée avec Trevor Rabin, un peu ivres et pas mal partis, à essayer de réécrire le couplet de "Owner of a Lonely Heart", et le moment où nous l'avons trouvé, d'un coup, vers deux heures du matin. Je me suis transformé en Jon Anderson. J'ai dit : "Je suis Jon Anderson, et je ne chante pas ce titre comme ça. Je vais chanter autre chose." Et je me suis mis à chanter [il chante le début du couplet tel qu'on le connaît aujourd'hui]. Ce genre de chose. Nous étions morts de rire. Écrire ce titre, c'était vraiment très amusant.
Laurent Rieppi : Écoutez-vous encore la musique de Yes ?
Trevor Horn : Oui, j'écoute Yes, mais j'ai tendance à écouter… J'aime beaucoup l'album Going for the One. J'aime "Turn of the Century" et "Parallels", j'aime vraiment certains titres de cet album. Et j'écoute parfois Relayer aussi. J'adore "The Gates of Delirium".